
Un visage à peau rouge, des cornes recourbées vers l’arrière et une bouche ouverte avec des crocs : c’est ainsi que presque tout le monde imagine l’oni, le démon du folklore japonais. Son masque apparaît dans les fêtes de quartier, dans les sculptures en bois et aux coins de certains toits. C’est là que commence la surprise, car ce visage de monstre n’est pas fabriqué pour invoquer le mal. Il est fabriqué pour le chasser de la maison.
La tradition du Setsubun explique ce paradoxe mieux que n’importe quoi d’autre. Un membre de la famille met le masque oni, fait le démon pendant un après-midi, et le reste de la maison lui lance des haricots grillés jusqu’à la porte. Le geste ne cherche pas à faire peur pour faire peur. Il cherche à marquer, avec toute clarité, qui reste à l’intérieur et qui s’en va dehors. Ce même principe se répète sur les toits des temples, dans les visites hivernales d’Akita et dans une grande partie de l’imaginaire japonais, où ce qui est féroce finit presque toujours par protéger quelque chose.
Ce que signifie le masque oni dans la tradition japonaise
Le mot oni n’a pas toujours nommé un monstre aux cornes. À l’origine, il se référait à ce qui était caché, à ce qu’on ne voit pas, et s’écrivait avec un caractère chinois qui représentait le corps d’un défunt placé pour son enterrement. Au fil des siècles, ce caractère en est venu à désigner aussi bien les esprits des ancêtres que les forces hostiles de l’au-delà. Pendant une grande partie de l’histoire ancienne du Japon, n’importe quel fantôme, dieu mineur ou créature étrange pouvait être appelé oni sans distinction.
Les traits que nous associons aujourd’hui au mot (les cornes, la peau de tigre en guise de pagne, la massue de fer) se sont peu à peu fixés. Les cornes n’apparaissent de façon constante que dans le Konjaku Monogatari, une collection de récits bouddhistes du XIIe siècle. La combinaison de cornes et de peau de tigre renvoie au kimon, la direction nord-est du calendrier chinois, située entre les signes du bœuf et du tigre : la porte par laquelle, selon cette cosmologie, entraient les maux. C’est d’où viennent aussi le rouge et le bleu de nombreux masques, empruntés aux gardiens bouddhistes connus sous le nom de yaksha.
Cette frontière entre le bœuf et le tigre n’est pas si différente, au fond, d’autres seuils de l’imaginaire japonais. Le torii qui sépare le quotidien du sacré remplit une fonction similaire sans avoir besoin d’un visage féroce pour y parvenir. Celui qui voudrait en savoir plus sur cet autre symbole peut lire ce que signifie le torii japonais et comparer les deux langages : l’un menace pour protéger, l’autre délimite en silence.
Au fil des siècles, l’oni est également devenu une étiquette pour ce qui était étranger. Des textes médiévaux décrivent comme oni les étrangers arrivés par bateau, les personnes en situation de handicap ou simplement celui qui ne portait pas les cheveux attachés selon la norme sociale. Le masque faisait alors deux travaux à la fois : c’était le démon du conte et, dans plus d’un cas, marquait celui qui restait en dehors du groupe.
Setsubun : le jour où le masque démon expulse les démons
Chaque année, autour du 3 février, le Japon célèbre le Setsubun, le changement de saison qui marque l’adieu à l’hiver dans le calendrier traditionnel. Le rituel central s’appelle mamemaki, le lancement de fèves de soja grillées. Une personne de la famille se couvre du masque oni et sort à la porte. Le reste de la maison lui lance les fèves tandis qu’il crie Oni wa soto, fuku wa uchi : dehors le démon, dedans la fortune.
Cette coutume provient de rituels chinois de purification et s’est établie comme une tradition populaire japonaise à partir du XVIIe siècle. Manger autant de fèves que d’années qu’on a, placer une tête de sardine grillée à côté d’une brindille de houx à l’entrée, ou préparer un rouleau de sushi qu’on mange en silence en regardant vers un point précis : tout cela fait partie du même jour, mais le cœur du Setsubun reste le masque et le geste de l’expulser.
Certains temples, comme Naritasan Shinshoji, changent la formule et ne crient que « dedans la fortune », sans mentionner le démon. La raison qu’ils donnent est curieuse : ils croient que leur divinité gardienne est assez compatissante pour accueillir même un oni repentant. Cette exception confirme la règle du reste du pays. Le masque existe pour marquer une sortie, pas une bienvenue.
Personne qui participe au mamemaki ne croit vraiment qu’un démon rôde autour de sa maison. Ce qu’on expulse, en pratique, c’est la malchance de l’année qui commence, la maladie, le malheur sans nom concret. Le masque donne un visage à quelque chose qui serait autrement abstrait, et c’est pourquoi il est plus facile de le montrer du doigt et de le chasser à coups de fèves par la porte.
Onigawara : le visage féroce qui veille sur les toits
Dans de nombreux temples et maisons traditionnelles, un visage de démon couronne l’arête du toit. Ils s’appellent onigawara, littéralement « tuiles oni », et remplissent deux fonctions distinctes. La première est technique : ils canalisent l’eau de pluie et scellent l’union des tuiles pour que l’humidité ne s’infiltre pas. La seconde est symbolique : cette grimace féroce regarde vers l’extérieur, vers le chemin, et elle est censée bloquer le passage à ce qui apporte le malheur avant qu’il n’arrive à la porte.
Les premiers onigawara datent de la période Asuka, lorsque les toits bouddhistes ont commencé à incorporer des motifs décoratifs à leurs extrémités, bien qu’à l’époque le dessin le plus courant soit une fleur de lotus et non un démon. Le visage féroce en tant que motif dominant est arrivé plus tard, vers la période Kamakura, et depuis lors, sa fonction a à peine changé : veiller vers l’extérieur, protéger vers l’intérieur.
Celui qui vit sous un toit avec onigawara ne ressent pas de menace en le regardant. Il ressent plutôt que quelqu’un veille pour lui pendant son sommeil. Cette sensation, à mon avis, résume bien le rôle de l’oni dans la culture japonaise : le visage qui fait peur n’est pas destiné à celui qui vit dans la maison, mais à ce qui essaie d’y entrer.
Namahage : la visite qui effraie pour éduquer
Dans la péninsule d’Oga, dans la préfecture d’Akita, la tradition du déguisement oni franchit un pas de plus. Chaque 31 décembre, de jeunes célibataires du village enfilent des masques de démon, l’un rouge et l’autre bleu ou vert, se couvrent de cape de paille appelée mino et parcourent les maisons du quartier armés de couteaux en bois. Ils entrent en criant, demandent s’il y a des enfants paresseux ou désobéissants dans la maison et, par cette question, remplissent leur fonction : rappeler à tous, grands et petits, qu’il faut travailler et bien se comporter.
Les habitants d’Oga eux-mêmes ne considèrent pas les namahage comme des êtres malveillants. Ils les voient comme des messagers des dieux de la montagne qui apportent la protection contre les catastrophes naturelles, les maladies et les mauvaises récoltes. Le premier enregistrement écrit de la coutume apparaît en 1811, dans un livre du voyageur et ethnographe Masumi Sugae. Le Japon l’a déclarée Bien culturel populaire immatériel important en 1978, et l’Unesco a ajouté sa propre reconnaissance des années plus tard.
Le renard kitsune, un autre habitant récurrent de l’imaginaire japonais, vit une ambiguïté similaire : messager fidèle dans un sanctuaire, trompeur dans l’histoire d’à côté. Qui voudrait tirer ce fil peut lire ce que signifie le kitsune dans la tradition japonaise et constater que la frontière entre le redoutable et le protecteur est rarement fixe.
Le masque oni comme soupape de sécurité
Il y a quelque chose dans le mamemaki qui va au-delà du folklore. Une fois par an, une famille entière a la permission explicite de crier à quelqu’un, de lui jeter des choses et de l’expulser de la maison dans les rires. La psychologie débat depuis des décennies si évacuer la colère sert vraiment à la calmer, et une bonne partie de la recherche récente suggère que crier ou frapper quelque chose sans plus de contexte tend à alimenter la colère au lieu de l’éteindre. Ce qui semble mieux se maintenir, c’est la version ritualisée de l’exutoire : un moment délimité, partagé avec la famille, avec un début et une fin clairs.
Je crois que c’est là la véritable valeur du Setsubun, au-delà de la blague avec les haricots. Cela ne sert à rien de jeter des légumineuses à un parent déguisé pour guérir la mauvaise humeur accumulée en janvier par magie. Ce jour-là, il est permis de la libérer devant d’autres, sans que quiconque ne le prenne comme quelque chose de personnel, et cette permission collective pèse plus que le geste en lui-même. Perdre ses nerfs une fois par an, avec masque et en compagnie, fonctionne mieux que de le garder trois cent soixante-cinq jours d’affilée.
Ce geste du masque oni, après tout, n’est pas si loin d’autres symboles qui ornent une maison pour détourner la malchance vers ailleurs : portes gardienne, animaux protecteurs, visages qui veillent sans blesser celui qui vit derrière. Ce langage visuel traverse une bonne partie de l’art japonais et explique pourquoi tant de figures féroces finissent par protéger, au lieu d’attaquer, celui qui les a près de lui.
Questions fréquemment posées
Les oni sont-ils malveillants dans le folklore japonais ?
Cela dépend du récit. Dans les contes populaires et dans les peintures de l’enfer bouddhiste, l’oni punit et tourmente les âmes coupables. Dans le Setsubun et le namahage, en revanche, il fonctionne comme une figure corrective ou protectrice : il fait peur pour mettre l’ordre, pas pour faire du mal réel. L’oni japonais n’a jamais eu un unique sens fixe. Il change selon le rituel et l’époque où il est raconté.
Pourquoi le masque oni a-t-il des cornes ?
Les cornes se sont popularisées par l’association de l’oni avec le kimon, la direction nord-est située entre les signes du bœuf et du tigre dans le calendrier chinois. De là vient aussi la peau de tigre que porte habituellement la figure en guise de pagne. Cette image s’est stabilisée vers le XIIe siècle, avec des œuvres comme le Konjaku Monogatari.
Que signifient les couleurs du masque oni ?
L’interprétation la plus répandue, liée au Setsubun, associe chaque couleur à l’un des cinq obstacles bouddhistes : le rouge à la convoitise, le bleu à la colère, le vert à la paresse, le jaune à l’inquiétude et le noir au doute. Cette interprétation n’est pas universelle ni ne s’applique de la même façon dans toutes les régions, mais elle explique pourquoi le rouge et le bleu sont, de loin, les couleurs les plus habituelles.
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